— Lanceurs d’alerte à Minamisōma

Blog : Fukushima 福島第一

11 novembre 2016

J’ai pris connaissance il y a quelques jours d’une carte qui m’a tout de suite interpellé. Elle affiche des mesures de la radioactivité à la fois précises et inquiétantes. Ne connaissant pas le japonais, j’ai demandé à Kurumi Sugita, présidente de l’association Nos voisins lointains 3.11, de me traduire le texte.

 

Elle a tout de suite accepté et m’a expliqué de quoi il s’agissait : « Le Projet de mesure de la radioactivité environnementale autour de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (Fukuichi shûhen kankyôhôshasen monitoring project) est mené par une équipe de bénévoles relativement âgés (qui sont moins radiosensibles que les jeunes) pour réaliser des mesures de radioactivité avec un maillage serré de 75 x 100 m pour la radioactivité dans l’air et 375 x 500 m pour la contamination du sol. Les mesures de radioactivité ambiante et du sol sont réalisées principalement dans la ville de Minamisōma et aux alentours. Ils essaient de réaliser des mesures détaillées afin de montrer aux habitants les conditions réelles de leur vie, et également d’accumuler des données en vue de l’analyse des dommages sanitaires et environnementaux qui peuvent se montrer à long terme. »

 

Grâce à la traduction de Kurumi et avec l’accord de M. Ozawa, auteur du document, j’ai pu réaliser une version française de cette carte que vous trouverez ci-dessous.

Carte de l’équipe de M. Ozawa (traduction Kurumi Sugita)

Carte de l’équipe de M. Ozawa (traduction Kurumi Sugita)

Dans le cadre de la normalisation des territoires contaminés en zones habitables, l’ordre d’évacuation de l’arrondissement d’Odaka de la ville de Minamisōma a été levé le 12 juillet 2016, excepté la zone qui longe Namie (hameau d’Ohatake où habite un seul ménage) classée comme zone de “retour difficile”.

Situation de la zone étudiée

Situation de la zone étudiée

La carte de contamination examine les secteurs de Kanaya et Kawabusa de l’arrondissement d’Odaka, à une quinzaine de kilomètres de l’ex-centrale de Fukushima Daiichi. M. Ozawa, l’ingénieur qui a lancé cette enquête, a choisi la précision des mesures, c’est-à-dire qu’il s’emploie à mesurer la radioactivité avec des radiamètres à scintillation de laboratoire : Hitachi Aloka TCS172B, Hitachi Aloka TGS146B et Canberra NaI Scintillation Detector.

 

L’originalité de sa carte tient autant à la qualité de réalisation qu’à l’abondance de renseignements : on peut y lire, pour chacun des 36 prélèvements effectués, des mesures en Bq/m², en Bq/kg, en µSv/h à trois hauteurs différentes du sol (1 m, 50 cm, 1 cm) et en cpm (coups par minute) à la hauteur de 1 cm. Pour qui connaît un peu la radioactivité, ce sont des informations très précieuses. Habituellement, les mesures sont données en l’une ou l’autre unité, mais jamais simultanément avec 4 unités. Les organismes officiels devraient prendre exemple sur cette manière de travailler.

 

Les mesures que dévoile la carte sont très inquiétantes. Elles montrent que la terre a un niveau de contamination qui ferait d’elle un déchet radioactif dans n’importe quel pays non contaminé. Comme l’écrit M. Ozawa, ces terrains devraient être considérés comme une « zone contrôlée », c’est-à-dire un espace sécurisé, comme dans les centrales nucléaires, où l’on doit vérifier constamment les doses reçues. Dans les faits, c’est pire que dans une centrale car au Japon, on demande aux habitants évacués depuis 5 ans et demi de rentrer chez eux alors que l’on sait pertinemment qu’ils seront irradiés (jusqu’à 20 mSv/an) et contaminés (par inhalation et ingestion).

L'équipe de Fukushima Daiichi Monitoring Project lors d'une prise de mesure à Minamisoma cet été. On reconnaît sur les blousons le logo du laboratoire japonais indépendant Chikurin, partenaire de l’ACRO (Photo David Boilley).

L’équipe de Fukushima Daiichi Monitoring Project lors d’une prise de mesure à Minamisoma cet été. On reconnaît sur les blousons le logo du laboratoire japonais indépendant Chikurin, partenaire de l’ACRO (Photo David Boilley).

Cette recherche citoyenne est remarquable à plus d’un titre :

 

– Elle est indépendante de toute organisation. Aucun lobby n’intervient pour modifier ou atténuer telle ou telle mesure. Ce sont juste des données brutes, prises par des gens honnêtes, en recherche de vérité.

 

– Elle respecte un protocole scientifique, expliqué sur la carte. Il y aura toujours des gens pour critiquer tel ou tel aspect de la démarche, mais celle-ci est rigoureuse et objective.

 

– Elle prend des mesures à 1 m du sol mais aussi à 1 cm du sol. Cette démarche est plus logique car les hommes marchent sur le sol jusqu’à présent non ? Les cartes de contamination du Japon montrent souvent des mesures à 1 m du sol, ce qui ne reflète pas la réalité et semble être fait pour minimiser les faits. En effet, la mesure est souvent deux fois plus élevée à 1 cm du sol qu’à 1 m.

 

– Elle agit comme un révélateur. M. Ozawa et son équipe sont des lanceurs d’alerte. Leurs cartes disent : faites attention ! Des lois se contredisent au Japon. Ce que prétend le gouvernement, à savoir qu’une dose de 20 mSv/an ne produira pas d’effet sanitaire, n’est pas forcément la vérité. Si vous revenez, vous allez bel et bien être irradiés et contaminés. La France se prépare à la même forfaiture, à savoir qu’ « elle est en train de transposer en droit national les dispositions de la directive 2013/59/Euratom : les autorités françaises ont retenu la borne supérieure de l’intervalle : 100 mSv pour la phase d’urgence et 20 mSv pour les 12 mois suivants (et pour les années suivantes rien ne garantit que ce niveau de référence ne sera pas reconduit). Ces valeurs s’appliquent à tous, y compris les nourrissons, les enfants et les femmes enceintes ! » (source Criirad)

 

Le gouvernement japonais demande aux habitants de rentrer chez eux et supprime les indemnités aux évacués. Les JO approchent, la région de Fukushima doit être perçue comme « normale » pour que les sportifs et les supporters du monde entier n’aient pas peur, quitte à sacrifier la santé des populations locales. Il faut donc faire connaître la carte de M. Ozawa pour que les futures campagnes publicitaires n’étouffent pas la réalité des faits.

 

Pierre Fetet

 

 

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Pour en savoir plus :

 

M. Ozawa dans un reportage de la RTBF

La poussière qui s’envole avec ses radionucléides à Minamisōma

Article sur le retour en zone contaminée du blog Nos voisins lointains 3.11

http://nosvoisins311.wixsite.com/voisins311-france/single-post/2016/08/22/Le-retour-aux-zones-contamin%C3%A9es

 

Les données concernant les mesures à Minamisōma

http://www.f1-monitoring-project.jp/open_deta.html

 

Site internet de l’équipe militante :

http://www.f1-monitoring-project.jp/index.html

 

Adresse de la carte d’origine (HD)

http://www.f1-monitoring-project.jp/dirtsfiles/20161104-Odaka-Kanaya-Kawabusa-s.jpg

Lanceurs d'alerte à Minamisōma

Cet article et sa carte ont été traduits en anglais par Hervé Courtois à cette adresse :

https://nuclear-news.net/2016/11/12/the-minamisoma-whistleblowers-fukushima/

 

Voici la traduction de la carte en anglais :

Lanceurs d'alerte à Minamisōma

http://www.fukushima-blog.com/2016/11/alerte-a-minamisoma.html

— Retournez, habitez, vivez, reconstruisez, c’est quoi cette histoire ! MP Taro Yamamoto

Nos Voisins Lointains 3.11

Taro YAMAMOTO

12/12/2016|

Taro YAMAMOTO, du parti libéral, est membre de la Chambre des conseillers. Il est un des rares membres parlementaires qui défendent les droits des victimes de l’accident de la centrale nucléaire de TEPCO Fukushima Daiichi.

L’association Nos Voisins Lointains 3-11 a traduit les questions de Taro YAMAMOTO à la Commission spéciale de reconstruction de la Chambre des députés au 18 novembre 2016*. Le contenu de ses questions révèle la situation inhumaine à laquelle sont confrontées les victimes dans le cadre de la politique de retour du gouvernement japonais.

Le vidéo des questions de Taro YAMAMOTO (en japonais).

 

  • Taro YAMAMOTO

Je vous remercie. Je suis Taro YAMAMOTO du parti libéral. Je voudrais poser des questions en tant que représentant d’un groupe parlementaire.

Décrété le 11 mars 2011, l’état d’urgence nucléaire n’est pas encore levé à ce jour, 5 ans et 8 mois depuis l’accident à la centrale nucléaire de TEPCO Fukushima Daiichi. Aujourd’hui, je vais aborder un sujet connu parfaitement par Mesdames et Messieurs les Députés ici présents.

Je vais commencer par le sujet de la zone contrôlée de radioactivité. Il s’agit de la zone délimitée fréquentée par des travailleurs possédant la connaissance professionnelle, exposés aux risques liés aux rayonnements ionisants, telle que une salle de radiographie, un laboratoire de recherche, une centrale nucléaire, etc.

Voici ma question. Il y a des règles qui s’appliquent aux zones contrôlées de radioactivité, n’est ce pas. Peut-on y manger et boire ?

  • Expert du gouvernement (Seiji TANAKA)

Voici la réponse. Suivant l’ordonnance sur la prévention des risques liés aux rayonnements ionisants**, il est interdit de manger et boire sur les lieux de travail où existe le risque d’assimiler des substances radioactives par voie orale.

  • Taro YAMAMOTO

Bien entendu, il est interdit d’y boire ou manger. Donc, il est évident que ce n’est pas possible d’y passer la nuit, n’est ce pas ? Même pour les adultes, il n’est pas permis d’y demeurer plus de 10 heures.

Vous connaissez bien l’existence de l’ordonnance. Il s’agit d’une règle à respecter afin de protéger les travailleurs exposés aux risques liés aux rayonnements ionisants dans des établissements tels que les hôpitaux, les laboratoires de recherche et les centrales nucléaires, n’est ce pas ?

On y trouve la définition de la zone contrôlée de radioactivité. Il s’agit de l’article N°3 de l’ordonnance dans le dossier N°1.  On peut y lire que si la situation correspond soit à la définition décrite dans l’article 3/1 soit à celle précisée dans 3/2, la zone est considérée comme zone contrôlée, et qu’il faut y poster un panneau de signalisation. Je vais lire les parties 1 et 2 de cet article.

1 : la zone dans laquelle le total de la dose effective due à la radiation externe et celle due aux substances radioactives dans l’air risque de dépasser 1,3mSv par trimestre – sur une durée de trois mois ! On appelle la zone « la zone contrôlée de radioactivité » lorsque la dose atteint 1,3mSv sur une durée de trois mois.

Dans la partie 3/2, on réfère à la densité à la surface dans le tableau attaché.

Voici le dossier N°2. Quelle sera-t-elle si on fait la conversion de la densité à la surface par m2 ?

  • Expert du gouvernement (Seiji TANAKA)

La conversion donne 40 000Bq/ m2.

  • Taro YAMAMOTO

Ainsi, avec 40 000Bq/ m2, la zone est classée comme « zone contrôlée de radioactivité ». Il faut donc bien surveiller non seulement la radioactivité dans l’air mais aussi la contamination de surface, c’est-à-dire la dose au sol des substances radioactives, autrement dit les autres éléments existant dans l’environnement, et gérer la zone délimitée afin de protéger les travailleurs des risques liés aux rayonnements, n’est ce pas ?

La zone contrôlée de radioactivité est définie à la fois par le débit de dose de la radioactivité ambiante et par la densité à surface des substances radioactives. Le point est que le risque dans une situation où les substances radioactives sont dispersées est tout à fait autre que celui dans la situation où les sources de rayonnement sont bien identifiées et gérées.

Or, actuellement l’ordre d’évacuation appliqué aux zones d’évacuation suite à l’accident de la centrale nucléaire est levé lorsque le débit de dose de radioactivité ambiante devient inférieur à 20mSv/an.

Voici ma question. Concernant la contamination, en dehors du débit de dose de radioactivité ambiante, y a-t-il des conditions à tenir compte pour lever l’ordre d’évacuation ? Veuillez répondre par un oui ou un non.

  • Expert du gouvernement (Takeo HOSHINO)

Voici la réponse.

Concernant les conditions nécessaires pour la levée de l’ordre d’évacuation, quant aux mesures de radioactivité, il n’y a que la certitude que le cumul annuel de débit de dose de radioactivité ambiante soit inférieur à 20mSv.

  • Taro YAMAMOTO

Vous n’avez pas compris. Je vous ai demandé de répondre par un oui ou un non. Y a-t-il d’autres conditions que le débit de dose de la radioactivité ambiante ? Pour lever l’ordre d’évacuation en dessous de 20mSv/an, quelles sont les conditions concernant la contamination?

Le fait est que concernant la contamination, il n’y a pas d’autres conditions que le débit de dose de la radioactivité dans l’air. C’est anormal. Vous, qui appartenez à cette Commission comprenez certainement à quelle mesure cette situation est anormale. Dans la définition de la zone contrôlée de radioactivité, en dehors de débit de dose de radioactivité dans l’air, on tien compte des substances dispersées puis déposées, c’est-à-dire de la contamination dans le sol etc., ce qui fait que le critère de 40 000Bq/m2 est établi pour la contamination à surface. Cependant, dans le cadre de la politique de retour pour faire revenir les populations aux territoires où le débit de dose cumulé annuel est inférieur à 20mSv/an, la condition de contamination de sol n’est pas considérée comme nécessaire. Cette dernière ne constitue pas un critère d’évaluation, le seul critère étant le débit de dose de la radioactivité ambiante. Les politiciens et les fonctionnaires qui considèrent cette situation régulière ne méritent pas de recevoir les salaires payés à partir des recettes des impôts. Notre travail est de protéger la vie et la propriété du peuple. Or, vous allégez les conditions. Vous créez à votre gré une règle moins rigoureuse que celle appliquée aux travailleurs possédant la connaissance professionnelle de la radioactivité. Que faites vous !

Suite à l’accident de Tchernobyl, des lois ont été établies en Russie, en Biélorussie et en Ukraine, et on y mesure à la fois le débit de dose de radioactivité dans l’air et la contamination du sol. Pourquoi ? Cela va sans dire. C’est parce que c’est difficile de saisir la quantité d’irradiation subie par la population seulement avec les mesures de la radioactivité ambiante. En Ukraine, avec 5mSv/an, mesure correspondant à celle de la zone contrôlée de radioactivité, la population est évacuée, et même avec 1mSv/an qui correspond à la limite du débit de dose moyen pour le public, les habitants ont le droit d’évacuer. Cette loi dite loi Tchernobyl est encore en vigueur.

En revanche, quelle est la situation au Japon ? Selon la décision du Cabinet du mois de juin 2015, l’ordre d’évacuation est levé si le débit de dose dans l’air est inférieur à 20mSv/an. Il n’y a pas de problème ! A titre d’exemple, si on demeure 24h dans une zone contrôlée de radiation, on est exposé à la dose de 5,2mSv/an. Or, le critère de la levée de l’ordre et du retour de la population est de 20mSv/an ou moins. Le zonage est déterminé par la dose 4 fois supérieure à celle de la zone contrôlée de radioactivité. Retournez, habitez, vivez, reconstruisez, c’est quoi cette histoire ! Je ne peux trouver d’autre expression que « complètement tordu». Peut on encore appeler ça l’État ? Je pense qu’il vaut mieux l’appeler la mafia. C’est tellement inhumain !

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